🧠 [Autisme] "Elle est différente"

Ce mot a suffit pour exclure ma fille d'une équipe de volley. Huit ans après, je suis toujours en colère.

Curieux, Pas Perdus
2 min â‹… 02/07/2026

Elle avait 11 ans.

Elle aimait le volley plus que tout — complètement, silencieusement, profondément. Pas avec des cris et des sauts de joie. À sa façon. La sienne. Elle y jouait tous les jours.

Ce jour-là, elle n'a pas été sélectionnée. Pas parce qu'elle n'avais pas le niveau. Parce qu'elle était "différente".

C'est le mot que la coach a utilisé pour justifier sa non sélection. Différente. Comme si c'était une explication pour une passionnée comme elle l’était. Comme si ça suffisait.

Elle avait 11 ans. Et elle a compris très tôt (trop tôt ?) que le sport était injuste.


Je n'ai pas relevé de problème ce jour-là.

J'aurais dû peut-être. Mais on ne peut rien dire, pas quand on ne comprend pas, du moins pas encore. On rentre à la maison. On a de la peine face à ses larmes qu’elle a du mal à cacher. On lui dit que ce sera pour l’année prochaine, même si pour elle, c’était cette année, pas l’année prochaine.

Ça n'allait pas.

Sept ans plus tard, on a le diagnostic. Et avec lui, une évidence cruelle : le volley en compétition est son intérêt spécifique. Ce domaine dans lequel les personnes autistes plongent avec une intensité que la plupart des gens ne connaîtront jamais. Elle n'aimait pas le volley. Elle était le volley.

Et on l'a exclue, non pas une fois, mais une deuxième fois bien plus tard, sur ce même genre de sélection, pour une raison tout aussi absurde : “tu n’es pas motivée”


Ce que les éducateurs voient — et ce qu'ils ne comprennent pas.

Il y a les éducateurs qui aiment ces profils - ces enfants qui répètent inlassablement les gestes techniques, jusqu'à la perfection. Qui comprennent que cette répétition n'est pas de l'obsession — c'est de l'excellence en construction. Celui qui a permis à ma fille d’atteindre son niveau actuel.

Et puis il y a les autres.

Ceux qui voient une enfant sans motivation. Sans envie. En retrait. Qui semble s'ennuyer sur le terrain alors qu'elle est, en réalité, d'une concentration absolue. Ceux qui attendent un sourire, une célébration, un élan visible — et qui interprètent l'absence de tout ça comme un désintérêt.

Elle ne sait pas ce que "être motivée" veut dire dans le sens où on l'entend. Pour elle, la motivation c'est factuel : être présente. Tout le temps. Même malade avec de la fièvre. Même quand personne ne la voit.

C'est ça, sa motivation. Elle ne la montre pas. Elle la vit.


"Elle doit nous donner ses besoins."

C'est ce qu'on nous a répondu quand on a évoqué l'exclusion. Posément. Comme si c'était une évidence.

Elle doit nous donner ses besoins.

J'ai pris une grande inspiration. J’étais en colère. Encore aujourd'hui en l'écrivant.

Ma fille ne peut pas vous donner ses besoins. Pas parce qu'elle ne les a pas — mais parce que les interactions sociales, la mise en mots de ses ressentis, de ses besoins… c'est précisément ce que son handicap rend difficile. Lui demander de formuler ses besoins à des inconnus dans un contexte de pression, c'est lui demander de courir un 100 mètres avec une jambe cassée et de sourire en arrivant.


Ce que j'aurais voulu qu'on sache.

Elle ne sera jamais professionnelle. Son handicap invisible se voit — pas dans sa tête, mais dans son corps, dans sa façon de courir, dans ces petits décalages que l'œil entraîné perçoit, que certains coachs ont d’ailleurs su détecter sans mettre de mots : “il y a un problème, je ne sais pas quoi mais il y a un problème”.

Mais elle peut jouer. Progresser. Appartenir à une équipe.

D’ailleurs, encore aujourd’hui, elle ne demande que ça : pouvoir jouer au plus haut niveau possible sans être exclue.

Ce n'est pas un conseil que je donne ici. C'est un constat.

Il reste un long chemin Ă  parcourir dans le sport pour inclure les profils porteurs d'un handicap invisible. Un enfant qui ne montre pas sa joie n'est pas un enfant qui n'en ressent pas. Un enfant qui ne demande pas d'aide n'est pas un enfant qui n'en a pas besoin.


Si vous êtes coach, éducateur, responsable de club en train de lire ces lignes.

Regardez différemment l'enfant silencieux au fond du terrain. Celui qui répète le même geste vingt fois sans se plaindre. Celui qui arrive toujours à l'heure mais ne socialise pas dans le vestiaire. Celui dont les parents semblent parfois trop présents, trop attentifs, trop inquiets.

Il y a peut-ĂŞtre une raison.

Et cette raison mérite votre curiosité — pas votre jugement.


Si vous ĂŞtes parents en train de lire ces lignes.

En tant que parents dont le diagnostic n’est pas encore posé, écouter les petites phrases des coachs : “elle est différente”, “elle court bizarrement, elle a un problème de chaussures ?”, “il y a un problème, elle parle peu, je ne sais pas quoi mais il y a un problème”. Posez-vous ces questions : est-ce normal ? Cela peut conduire à d’autres questionnements car l’autisme SDI, surtout chez les filles, est invisible et très difficile à détecter. Peut-être le début de votre parcours de détection.

Et si le diagnostic a été posé, n’hésitez pas à en parler. À nommer. À expliquer. Même quand c'est fatiguant. Même quand on nous répond mal. Parce que chaque conversation ouvre une porte — même un tout petit peu.

Curieux, pas perdus. đź§­

Curieux, Pas Perdus

Par Ophélie GOMES

À propos de l’auteur de Curieux, Pas Perdus …

Bonjour, je suis Ophélie.

Je suis de celles qui ne peuvent pas s'empêcher de comprendre comment les choses fonctionnent. L'intelligence artificielle, le cerveau de ma fille autiste SDI, le climat, un algorithme, une émotion — tout mérite qu'on s'y penche avec curiosité et sans jugement.

Directrice informatique de métier, maman de cœur, j'ai appris à démystifier des systèmes que le monde trouve intimidants. Avec l'autisme de ma fille d'abord — refuser le diagnostic comme une fatalité et chercher à comprendre comment son cerveau fonctionne vraiment pour l'aider. Avec l'IA ensuite — ne pas subir la révolution mais la décortiquer pour décider en connaissance de cause. Avec le climat enfin — en avoir marre qu'on me dise quoi penser, et aller chercher la mécanique par moi-même via la Fresque du Climat.

À chaque fois, le même réflexe : je refuse de rester dans le flou et de subir ce que je ne comprends pas.

Alors si toi aussi tu es curieuse, curieux — parfois un peu perdu face à des sujets qui semblent réservés aux experts — tu es au bon endroit. On ne prétend pas tout savoir. On cherche ensemble. Et on avance

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