🧠 [Autisme] Le piège de l'intérêt spécifique

J'avais juré que je ne serai jamais cette mère-là.

Curieux, Pas Perdus
3 min â‹… 16/07/2026

Le serment.

Quand j'enseignais le tennis, je les voyais. Ces parents sur le bord du court. Crispés. Qui vivaient chaque point comme si c'était le leur. Qui commentaient, conseillaient, soufflaient. Qui étaient plus déçus ou au contraire plus contents que leurs enfants à la fin du match.

Je me disais — avec la certitude tranquille de celle qui ne sait pas encore — "jamais je ne serai comme ça."

Jamais.


L'intérêt spécifique — et l'instinct qui dérape.

J’ai vite compris qu’elle adorait le volley. Moi-même sportive et voyant tellement d’enfants préférer les écrans, j’étais très contente. Je pensais ma fille extrêment timide et mon instinct de protection s'est mis en marche naturellement. On apprendra plus tard que ce n’était pas de la timidité et plus qu’une passion.

Je faisais les inscriptions aux stages aux premières heures d’ouverture des places. Je demandais des informations au coach à sa place quand c’était trop complexes pour elle. Je gérais la logistique parce qu'elle ne pouvait pas, et parce que c'était évident de le faire.

C'est là que le piège s'est refermé. Doucement. Insidieusement. Sans que je le voie venir.

J'étais à mon tour plus déçue qu'elle quand elle perdait un match et plus heureuse qu’elle quand elle gagnait.

"Va jouer, ça va te faire du bien" — quand elle n'avait pas le moral.

Je vivais le sport Ă  travers elle.

Moi. Celle qui avait juré.


Le lien par défaut.

Il y a quelque chose qu'on ne dit pas assez sur l'intérêt spécifique : quand il est quasi le seul sujet de conversation possible, il devient aussi le seul pont entre vous.

Le volley était notre langue commune. Impossible de parler d'autre chose. Alors on parlait volley. Toujours. Parce que c'était ça ou le silence.

Je l'accompagnais à tous ses matchs. Pas seulement parce que j’aimais la voir jouer ou que j’aimais voir un match de volley. Mais parce qu'elle me le demandait. Pour être loin des interactions sociales trop coûteuses pour elle… timide je pensais, pas grave je vais l’aider.

On le fait toutes. On le fait parce que ce sont nos enfants et qu'on veut le meilleur pour eux. Parce que quand votre enfant a besoin de vous d'une façon précise, vous vous adaptez. Naturellement. Sans vous rendre compte que vous êtes en train de construire une dépendance mutuelle.


Pourquoi il est si difficile d'en sortir — pour elle.

Pour comprendre le piège, il faut d'abord comprendre ce que l'intérêt spécifique représente vraiment pour une personne autiste. Ce n'est pas un hobby qu'on peut remplacer par un autre un dimanche après-midi. C'est une ancre.

Le cerveau autiste fonctionne avec une intensité que le cerveau neurotypique ne connaît pas de la même façon. L'intérêt spécifique est l'endroit où tout se régule — les émotions, le stress, l'anxiété, la fatigue sociale. C'est le lieu sûr. Celui où on n'a pas à décoder, à s'adapter, à masquer. On est juste là, entier, dans quelque chose qui a du sens.

En sortir — même temporairement — c'est quitter cette zone de sécurité sans filet. Ce n'est pas de l'entêtement. Ce n'est pas un manque de curiosité. C'est une réorganisation neurologique complète que peu de gens mesurent de l'extérieur.

Et voilà pourquoi la seule vraie porte d'entrée vers une personne autiste, c'est son intérêt spécifique.

Pas pour y rester enfermés ensemble. Mais pour créer le lien de l'intérieur — se montrer curieux, poser des questions sincères, s'y intéresser vraiment. Ce n'est qu'une fois ce pont construit que d'autres conversations deviennent possibles. Progressivement. À son rythme.

Le volley était notre langue commune — je l'ai dit. Mais je comprends maintenant que ce n'était pas un enfermement. C'était le seul chemin disponible. Je l’ai traversé tellement de fois que j’ai parfois oublié retourner de mon côté.


La petite phrase — à 16 ans.

Elle est arrivée gentiment. Sans brutalité. Comme elle dit les choses importantes — simplement, factuellement.

"Le volley, c'est mon sport."

Pas "notre sport". Le sien.

J'ai souri. Mais quelque chose s'est recalibré en moi ce jour-là. Elle avait raison.


Ce que j'ai appris à faire différemment.

Elle me demande encore de venir la voir jouer. Je viens — parce que c'est elle qui invite, pas moi qui m'impose.

Elle me demande d’aller voir des matchs ensemble. Avec grand plaisir. Notre moment.

Je continue à lui envoyer des petits messages pour l'aider dans son organisation. "As-tu pensé au message pour le club ?" Mais un seul message. Et j'attends qu'elle revienne vers moi si elle a besoin. Pas de relance. Pas de pression. Un message. Et l’attente, parfois stressante pour moi mais j’ai appris à ne pas relancer.

Ma fille a 19 ans. En ce moment elle cherche un club pour la rentrée 2026.

Je suis aussi anxieuse qu'elle. Mais Je me tais. “C’est mon sport” m’a t’elle dit. Elle a raison. J’attends qu’elle m’en parle pour partager avec elle ses inquiétudes — pour préparer quelques messages si besoin.

C’est encore difficile de se taire mais j’y travaille car je sais que c’est mieux pour elle.


"Je me soigne."

Ce n'est pas une métaphore. C'est littéralement ce que je fais.

J'ai pris la guitare. J'écris — vous lisez d'ailleurs le résultat. Je cherche mes propres centres d'intérêt, mes propres espaces, mes propres régulations.

Parce que le piège de l'intérêt spécifique ne se referme pas seulement sur les parents d'enfants autistes. Il se referme sur tous les parents qui aiment trop — ceux qui donnent tellement qu'ils oublient de garder quelque chose pour eux.

Je ne regrette pas. Ces années de matches, de trajet en voiture, de stages organisés — elles ont construit quelque chose entre nous. Un lien réel, une confiance, une langue commune.

Mais j'aurais aimé garder un hobby pour moi plus tôt. Pas pour m'éloigner d'elle. Pour être en capacité de mieux gérer collectivement les moments de stress — ne pas y contribuer.


Pour les parents qui se reconnaissent.

Vous n'êtes pas ces parents caricaturaux qui vivent à travers leurs enfants par ego ou ambition. Vous êtes des parents qui ont trouvé dans l'intérêt spécifique de leur enfant le seul pont possible — et qui l'ont traversé tellement souvent qu'ils ont fini par oublier la rive d'où ils venaient.

C'est normal. C'est humain. Et c'est réparable.

Un seul message au lieu de trois. Un hobby qui n'appartient qu'à vous. La confiance que votre enfant reviendra vers vous quand il aura besoin — pas parce que vous êtes indispensable, mais parce que vous avez construit quelque chose de solide.

"Le volley, c'est mon sport."

Oui. Et c'est exactement ce qu'on voulait, non ? Qu’elle puisse s’émanciper seule 🧭


Curieux, pas perdus. đź§­

Curieux, Pas Perdus

Par Ophélie GOMES

À propos de l’auteur de Curieux, Pas Perdus …

Bonjour, je suis Ophélie.

Je suis de celles qui ne peuvent pas s'empêcher de comprendre comment les choses fonctionnent. L'intelligence artificielle, le cerveau de ma fille autiste SDI, le climat, un algorithme, une émotion — tout mérite qu'on s'y penche avec curiosité et sans jugement.

Directrice informatique de métier, maman de cœur, j'ai appris à démystifier des systèmes que le monde trouve intimidants. Avec l'autisme de ma fille d'abord — refuser le diagnostic comme une fatalité et chercher à comprendre comment son cerveau fonctionne vraiment pour l'aider. Avec l'IA ensuite — ne pas subir la révolution mais la décortiquer pour décider en connaissance de cause. Avec le climat enfin — en avoir marre qu'on me dise quoi penser, et aller chercher la mécanique par moi-même via la Fresque du Climat.

À chaque fois, le même réflexe : je refuse de rester dans le flou et de subir ce que je ne comprends pas.

Alors si toi aussi tu es curieuse, curieux — parfois un peu perdu face à des sujets qui semblent réservés aux experts — tu es au bon endroit. On ne prétend pas tout savoir. On cherche ensemble. Et on avance

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