đź§  [Autisme] Le poids des mots

Quand "tant que" devient une promesse gravée dans le marbre.

Curieux, Pas Perdus
3 min â‹… 30/07/2026

"Je donne ma langue au chat."

Cette expression, nous l'utilisons des centaines de fois dans. Sans y penser, naturellement. C'est une formule toute faite — on ne sait plus la réponse, on abandonne, point.

Pour ma fille, cette phrase ne veut rien dire. Pourquoi une langue ? Pourquoi un chat ? Quel est le rapport entre l'ignorance et un animal qui récupère un bout de langue ?

Elle ne comprend pas l'expression. Pas parce qu'elle manque d'intelligence — elle est brillante. Mais parce que son cerveau traite le langage de façon littérale. Les images figées, les sous-entendus, le second degré — tout ça demande une étape de traduction qui, pour elle, n'est pas automatique.

Ce décalage a un nom : la pensée littérale, une caractéristique cognitive fréquente chez les personnes autistes. Le cerveau traite le langage au premier degré, mot à mot, sans appliquer automatiquement la couche d'interprétation culturelle qui transforme une image absurde en signification abstraite.

Les expressions idiomatiques, les métaphores, l'humour basé sur le sous-entendu, l'ironie — tout ce langage repose sur un accord tacite : "on sait tous que ces mots ne veulent pas dire ce qu'ils disent." C'est un code partagé, appris par imprégnation sociale dès l'enfance, presque jamais enseigné explicitement.

Pour un cerveau qui ne reçoit pas ce code par défaut, chaque expression figée devient une énigme à résoudre — ou pire, une information prise au pied de la lettre. Le sens caché derrière les mots — celui que la plupart d'entre nous attrapons sans effort — doit être appris, mémorisé, traduit consciemment.

Et cette différence-là, elle a des conséquences bien plus grandes qu'une expression bizarre sur les chats.


"Tant que tu as de bonnes notes."

Ma fille avait 13 ans. Elle voulait faire du volley tous les jours. Je lui ai dit :

"Tu fais ce que tu veux tant que cela ne t'empĂŞche pas de travailler."

Pour moi, c'était une phrase en passant. Une condition souple, contextuelle, qu'on adapte selon les situations. Tant que — dans ma tête — voulait dire "on réajustera si besoin".

Pour elle, ça voulait dire : bonnes notes = liberté. Une équation. Une règle. Gravée.

Cinq ans plus tard, en école prépa, elle traverse un coup de stress immense. Elle loupe un examen. Et elle refuse de s'offrir le weekend qu'elle avait prévu — un weekend qu'elle attendait, qu'elle méritait, dont elle avait besoin.

Pourquoi ?

Parce qu'à 13 ans, j'avais dit "tant que tu as de bonnes notes". Et à 18 ans, elle s'en souvenait. Mot pour mot. Comme une promesse qu'elle s'était faite à elle-même — ou plutôt, comme une règle que je lui avais donnée et qu'elle respectait à la lettre, cinq ans plus tard, dans un contexte complètement différent.

J'ai dû reprendre mes mots. Lui expliquer que ce que j'avais dit à 13 ans, dans le contexte du volley, ne s'appliquait pas de la même façon à l'école prépa, à 18 ans, après un seul examen raté.

Pour moi c'était évident. Pour elle, ça ne l'était pas. Parce que je n'avais jamais précisé que la règle avait une date d'expiration, un contexte, des limites.


"Regarde-moi quand je te parle."

En terminale, ma fille parlait en classe. La professeure l'a reprise — normal. Et elle a ajouté : "Regarde-moi quand je te parle."

Ma fille a fixé la professeure du regard.

Fixement. Sans ciller. Exactement comme on lui avait demandé.

La professeure — déstabilisée, peut-être même un peu mal à l'aise — n'a probablement pas compris ce qui se passait. Ma fille, elle, avait simplement exécuté l'instruction à la lettre.

Le soir, j'ai dû lui expliquer que "regarde-moi" ne signifiait pas "fixe-moi du regard sans interruption". Que dans le cas d’une “gronderie”, le regard se pose, se détourne, revient — un mouvement naturel qu'on ne nomme jamais parce que tout le monde le fait sans y penser.

Pour elle, l'instruction était claire et elle l'avait suivie. Le problème n'était pas son comportement. C'était l'imprécision du langage qu'on utilise sans même s'en rendre compte.


Ce que j'ai compris.

Le langage qu'on utilise au quotidien est rempli d'approximations, de sous-entendus, de règles tacites qu'on n'explicite jamais parce qu'on les a apprises par imprégnation, sans même s'en rendre compte.

"Tant que", "de temps en temps", "pas trop", "ça dépend", "on verra" — ces mots flous fonctionnent très bien entre personnes qui partagent les mêmes codes implicites. Mais pour un cerveau qui traite le langage de façon littérale, ils deviennent soit des absurdités incompréhensibles, soit — pire — des règles fixes qu'on applique avec une rigueur que personne n'avait prévue.

Ce n'est pas un problème de compréhension. C'est un problème de précision.


Ce que je fais différemment maintenant.

Je prends le temps de demander si elle a compris. Pas "tu as compris ?" — une question fermée à laquelle on répond toujours oui par réflexe social. Mais "comment tu comprends ce que je viens de dire ?" Ça ouvre la porte à la reformulation, et parfois les écarts de compréhension sont stupéfiants.

J'explique le contexte et ses limites. Si je dis "tant que", je précise jusqu'à quand, dans quelles circonstances, ce qui pourrait faire changer la règle.

Je n’ai pas changé ma façon de parler. A présent, je prends le temps de l’observation, de la question, de l’explication. On en rigole très souvent.


Le cadeau inattendu.

Voici ce que je n'avais pas prévu : en apprenant à parler avec plus de précision pour ma fille, à prendre le temps de vérifier sa compréhension, j'ai changé ma façon de parler avec tout le monde, ma façon de piloter mon équipe.

Je me rends compte aujourd'hui à quel point nos mots sont approximatifs. À quel point on dit une chose en pensant qu'elle est claire, alors qu'elle laisse une marge d'interprétation immense. Et à quel point cette marge peut créer des malentendus — avec n'importe qui, autiste ou pas.

Mes collègues, mes amis, mon entourage — je fais attention. Pas par excès de prudence. Parce que j'ai vu, avec ma fille, ce que peut produire un mot mal calibré. Cinq ans de remords pour un "tant que" mal placé.

Les mots ont un poids. On l'oublie tout le temps. Ma fille, elle, ne l'oublie jamais.


Si vous avez un enfant — autiste ou pas — qui semble appliquer vos paroles à la lettre d'une façon qui vous surprend, ne le corrigez pas immédiatement. Demandez-vous d'abord : qu'est-ce que j'ai vraiment dit ? Et qu'est-ce que ça pouvait signifier, sans le contexte que j'avais dans ma tête ?

Curieux, pas perdus. đź§­

Curieux, Pas Perdus

Par Ophélie GOMES

À propos de l’auteur de Curieux, Pas Perdus …

Bonjour, je suis Ophélie.

Je suis de celles qui ne peuvent pas s'empêcher de comprendre comment les choses fonctionnent. L'intelligence artificielle, le cerveau de ma fille autiste SDI, le climat, un algorithme, une émotion — tout mérite qu'on s'y penche avec curiosité et sans jugement.

Directrice informatique de métier, maman de cœur, j'ai appris à démystifier des systèmes que le monde trouve intimidants. Avec l'autisme de ma fille d'abord — refuser le diagnostic comme une fatalité et chercher à comprendre comment son cerveau fonctionne vraiment pour l'aider. Avec l'IA ensuite — ne pas subir la révolution mais la décortiquer pour décider en connaissance de cause. Avec le climat enfin — en avoir marre qu'on me dise quoi penser, et aller chercher la mécanique par moi-même via la Fresque du Climat.

À chaque fois, le même réflexe : je refuse de rester dans le flou et de subir ce que je ne comprends pas.

Alors si toi aussi tu es curieuse, curieux — parfois un peu perdu face à des sujets qui semblent réservés aux experts — tu es au bon endroit. On ne prétend pas tout savoir. On cherche ensemble. Et on avance

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