🧠 [Autisme] "Mauvaise mère"

Et l'instinct maternel — vous en faites quoi ?

Curieux, Pas Perdus
4 min â‹… 04/06/2026

Ma deuxième fille venait de naître. Nous étions en forme. L'hôpital avait besoin de place : nous sommes rentrées à la maison. Mais rien ne se passait comme prévu : je suivais les consignes à la lettre mais elle perdait du poids.

Je sentais que cela n'allait pas — mais les consignes ? Il fallait suivre les consignes. La sage-femme m'a regardée et m'a dit : "Et l'instinct maternel ? Vous en faites quoi ?" J'ai arrêté de suivre le protocole. Ma fille a repris du poids.

Ce jour-là j'aurais dû comprendre quelque chose d'important. Aujourd'hui cette phrase résonne : être une bonne mère, ça ne s'apprend pas dans un manuel. Surtout quand on est maman d'une enfant avec un handicap invisible. Ça se sent. Ça se cherche. Ça se construit dans le doute — pas malgré lui.

Mais avant d'en arriver lĂ , j'ai eu le droit Ă  beaucoup de monde pour me dire que je me trompais.


Le volley, tous les jours.

Ma fille aînée jouait au volley tous les jours. Pas parce que je l'y obligeais. Parce qu'elle le voulait. Parce que c'était sa façon d'exister dans le monde.

Mais ça, je ne le savais pas encore.

Ce que j'entendais autour de moi : "elle devrait se reposer", "Et les devoirs ?", "Ce n'est pas trop pour son âge ?" Et moi, sans diagnostic, sans mots, sans grille de lecture, je me demandais si c'était vrai. Est-ce que je forçais ma fille ? Est-ce que je l'épuisais sans le voir ?

La culpabilité s'installe facilement quand on n'a pas les clés. Elle s'installe dans les silences, dans les regards, dans les petites phrases des autres parents.

Mon instinct me disait de la laisser jouer. J'ai écouté mon instinct.


Le soir au volley.

Tous les soirs, j'allais la chercher à l'entraînement.

Les autres enfants sortaient, couraient vers leur mère, bisous, sourires, "t'as vu ce que j'ai fait aujourd'hui ?" Un rituel, une évidence, universelle.

Ma fille sortait. Me voyait. Et au mieux — au mieux — un "salut" du bout des lèvres. Pas de bisous. Pas de sourire. Pas de regard complice. Et les parents qui me regardaient en mode : "elle n'est pas bien éduquée quand même !"

Je rentrais à la maison, lui demandais : "tu pourrais me dire bonjour quand même le soir, ce n'est pas très gentil". Au mieux, la réponse : "pourquoi faire ?". Au pire, des épaules qui se levaient.

Ce que j'ai compris après : le bonjour n'a aucun sens pour elle. Le mot en lui-même ne signifie rien — pourquoi c'est un "bon jour" ? Je lui ai expliqué qu'elle avait raison. Le bonjour est une norme sociale. Qu'elle ne soit pas d'accord pour le dire, OK — mais que ça restait important pour moi. Nous avons alors convenu que le bonjour du matin était obligatoire. Pas plus.


Le casque, les bisous, les câlins — et le regard des autres.

"Elle est mal éduquée."

Cette phrase, je l'ai entendue sous différentes formes. Parce qu'elle met son casque sur les oreilles dans les réunions de famille. Parce qu'elle ne fait pas de bisous à la grand-mère. Parce qu'elle ne se jette pas dans les bras des oncles et tantes qu'elle voit deux fois par an.

Mal éduquée. Donc mauvaise mère.

Sur le casque — je ne l'ai pas interdit. Le casque est sa façon de gérer un monde sonore qui l'envahit. Le retirer au nom des convenances, c'est lui demander de souffrir en silence pour ne pas déranger. Ce n'est pas de l'éducation. C'est de la violence douce.

Sur les bisous et les câlins — j'ai eu une chance immense. Notre pédiatre m'a dit très tôt, bien avant le diagnostic : "ne forcez jamais un enfant à faire un bisou ou un câlin. Ça doit venir d'elle."

Cette phrase m'a sauvée — et elle a sauvé ma fille.

Parce que imaginez le résultat si j'avais forcé. Une enfant autiste qui n'aime pas le contact physique, contrainte d'embrasser des gens pour satisfaire les conventions sociales. Ce que ça enseigne à un enfant quand on force ça ? Que son corps ne lui appartient pas. Que le confort des autres passe avant le sien.

Elle fait des bisous aujourd'hui — avec certaines personnes, parce que "c'est la norme", ses mots. Elle a intégré la règle sociale. Mais avec nous, non. Avec nous elle est elle-même. Sans masque. Sans performance.

Et moi, j'ai appris à voir ça pour ce que c'est : la plus belle marque de confiance qu'elle pouvait me donner.


L'école — et le choix impossible.

Plus grande, le stress est devenu visible. Pas les jours d'examen, pas avant les contrôles — tout le temps. Un fond d'anxiété permanente que l'école amplifiait jusqu'à saturation.

J'ai pris une décision que beaucoup ont jugée : ne pas l'envoyer à l'école quand je sentais que c'était trop dur.

Pas par facilité. Par observation. Je la regardais le matin et je savais — ce jour-là, ça ne servira à rien de la forcer. Elle sera là physiquement et absente de tout le reste.

Mais est-ce que je faisais bien ? On n'est pas censé garder son enfant à la maison. L'école c'est obligatoire, c'est structurant, c'est la vie en société. Et moi je choisissais de la protéger plutôt que de la confronter.

Mauvaise mère, encore. "Tu devrais la forcer", "C'est rien, ça va passer."

Sauf que mon instinct me disait que ce matin-là, rester à la maison valait mieux que subir. Alors j'ai encore écouté mon instinct.


L'adolescence.

Et puis l'adolescence est arrivée. Avec elle, la crise. Les conneries. Les jours où on s'est retrouvé à l'hôpital.

Ces moments-là, ils vous traversent différemment. On ne pense plus aux regards des autres — on pense à ce qu'on a raté. Pas assez stricte peut-être. Trop laxiste. Trop dans la protection, pas assez dans l'autorité.

On refait le film en accéléré. Toutes les décisions, tous les choix, tous les moments où on a dit oui quand il fallait peut-être dire non. Ou non quand il fallait dire oui.

La culpabilité à ce stade ne ressemble plus à un doute. Elle ressemble à une certitude.

Et pourtant. Mon instinct n'avait pas disparu. Il était juste étouffé sous le poids de la peur.


Et puis elle a parlé.

Au détour d'une conversation ordinaire — ma fille a lâché quelque chose — “Vous êtes de bons parents. Vous vous occupez de moi — parfois plus que les parents de mes copines."

Elle avait compris qu’on se posait beaucoup (beaucoup trop ?) de questions : foutu empathie d'autistes ! (C’était pas la première fois qu’elle voyait ce que les autres ne voient pas !)

Une évidence me vient — La sage-femme avait raison ce soir-là. L'instinct maternel était là. Il a toujours été là.


Ce que je sais maintenant.

Je n'étais pas une mauvaise mère.

J'étais une mère qui ne savait pas encore. Qui observait, qui sentait, qui cherchait — sans avoir les mots. Qui laissait sa fille jouer au volley tous les jours parce qu'elle voyait dans ses yeux quelque chose qu'elle ne savait pas encore appeler intérêt spécifique. Qui la gardait à la maison certains matins parce qu'elle faisait confiance à ce qu'elle voyait plutôt qu'à ce qu'on attendait d'elle. Qui ne forçait pas les bisous parce qu'elle sentait que ce n'était pas juste — bien avant de savoir pourquoi.

Le diagnostic n'a pas changé qui j'étais. Il a juste mis des mots sur ce que je faisais déjà intuitivement.

Le psychanalyste Donald Winnicott parlait de la "mère suffisamment bonne" — good enough mother. L'idée est libératrice : une mère n'a pas besoin d'être parfaite. Elle doit surtout répondre de manière cohérente et attentive aux besoins de son enfant, tout en lui laissant progressivement de l'autonomie. Les petites erreurs, les moments d'imperfection font même partie du développement normal de l'enfant.


Mes conseils de maman — pour ce qu'ils valent.

Je ne suis ni psy ni médecin. Juste une mère qui a cherché, douté, et appris sur le tas et qui souhaite maintenant partagé :

Écoute ton instinct avant les protocoles. Les consignes sont utiles. Mais toi, tu connais ton enfant. Quand quelque chose résiste en toi, interroge cette résistance avant de l'ignorer.

Ne force jamais le contact physique. Pas de bisous, pas de câlins — pas même pour faire plaisir à la famille. Un enfant à qui on apprend que son corps doit se plier aux attentes des autres, c'est un enfant qu'on met en danger. La pédiatre avait raison : ça doit venir de lui.

Le casque, la capuche, le coin tranquille — ce ne sont pas des caprices. Ce sont des outils de survie dans un monde trop bruyant, trop lumineux, trop envahissant. Laisse-les.

Quand ton enfant est lui-même avec toi sans masque — même si ça ressemble à de la froideur, même si les autres ne comprennent pas — c'est qu'il te fait confiance, son espace où il se sent bien. Garde ça précieusement.

Et les autres ? Explique quand tu as l'énergie. Ignore quand tu ne l'as pas. Tu n'as pas à justifier ton enfant à chaque dîner de famille.


Je pense que je douterai encore pendant quelques années. Le doute fait partie du métier — il prouve qu'on prend ça au sérieux.

Mais le regard des autres ? Maintenant je m'en fous. Pas par indifférence. Par clarté.

Curieux, pas perdus. đź§­

Curieux, Pas Perdus

Par Ophélie GOMES

À propos de l’auteur de Curieux, Pas Perdus …

Bonjour, je suis Ophélie.

Je suis de celles qui ne peuvent pas s'empêcher de comprendre comment les choses fonctionnent. L'intelligence artificielle, le cerveau de ma fille autiste SDI, le climat, un algorithme, une émotion — tout mérite qu'on s'y penche avec curiosité et sans jugement.

Directrice informatique de métier, maman de cœur, j'ai appris à démystifier des systèmes que le monde trouve intimidants. Avec l'autisme de ma fille d'abord — refuser le diagnostic comme une fatalité et chercher à comprendre comment son cerveau fonctionne vraiment pour l'aider. Avec l'IA ensuite — ne pas subir la révolution mais la décortiquer pour décider en connaissance de cause. Avec le climat enfin — en avoir marre qu'on me dise quoi penser, et aller chercher la mécanique par moi-même via la Fresque du Climat.

À chaque fois, le même réflexe : je refuse de rester dans le flou et de subir ce que je ne comprends pas.

Alors si toi aussi tu es curieuse, curieux — parfois un peu perdu face à des sujets qui semblent réservés aux experts — tu es au bon endroit. On ne prétend pas tout savoir. On cherche ensemble. Et on avance

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