Ce jour-là , en sortant de chez la psy, ma fille m'a raconté un bout de sa séance.
La psy lui avait posé une question simple : "Est-ce que tu aimes tes parents ?"
Elle avait répondu, naturellement, sans hésiter : "Ben oui. Parce qu'ils me servent à quelque chose." J'ai souri. Mais quelque chose s'est serré dans ma poitrine et cette idée : “elle ne m’aime pas”.
“Me servir à quelque chose”. Comme un outil ? Comme un meuble utile ? J'étais sa mère — et apparemment, j'avais surtout une fonction : j’étais utile à quelque chose.
Je n'ai rien dit. Mais le soir, ça tournait encore dans ma tête.
Est-ce qu'elle m'aimait vraiment ? Ou est-ce qu'elle m'utilisait ? Que se passerait-il le jour où elle n’aurait plus besoin de moi ?
C'est la question que je n'osais pas formuler à voix haute. Parce qu'elle faisait mal. Parce qu'elle remettait en cause des années de “sacrifices” : l’amener au sport tous les jours ou presque, organiser des vacances pour lui faire plaisir, les cadeaux, les séjours chez Disney, …, bref tout ce que l’on fait quand on veut être une bonne mère.
J'aurais pu m'arrêter là . Avaler la blessure. Me dire que c'était l'autisme, que c'était comme ça, qu'il fallait faire avec.
Mais je ne sais pas faire avec ce que je ne comprends pas : je suis curieuse, j’ai besoin de comprendre. Alors le soir, on en a reparlé.
Je lui ai demandé comment elle voyait les choses. Simplement. Sans dramaturgie : “Quelle est la différence entre amitié et amour pour toi ?”
Elle m'a expliqué — avec cette clarté désarmante qui la caractérise — qu'avec ses amies, elle "s'en sert" pour ne pas s'ennuyer : c’est de l’amitié. Qu'avec elles, il y a un échange fonctionnel, une utilité mutuelle. Quant à l’amour, elle m’a expliqué que être amoureuse, c’est juste être bien avec la personne sans rien en attendre.
Mais avec nous, ses parents, c'est différent : ni amitié, ni amour. "Vous, j'attends rien de vous : c’est différent. Vous êtes là ."
J'ai repassé cette phrase dix fois dans ma tête. Vous êtes là . Juste là .
J'ai mis plusieurs mois à comprendre ce qu'elle venait de dire et à mettre des mots. Voici ce que j’en ai compris (ou ce que je veux en comprendre aujourd’hui). Ce n'était pas une absence d'amour. C'était sa définition de l'amour. La plus pure qu'elle connaisse — celle où elle sait qu’on sera toujours là pour elle, parce qu'on sait que c'est solide.
"Vous me servez" ne voulait pas dire "vous êtes interchangeables." Ça voulait dire "vous êtes mes repères. Et mes repères, c’est ma zone de sécurité, j’en ai besoin."
Avec le recul, tout s'est mis en place.
Quand elle perd ses repères, c'est nous qu'elle appelle. Pas ses amies. Nous. Parce que nous sommes la structure dans laquelle elle se sent en sécurité.
Elle nous a dit un jour qu'elle voulait partir de la maison. Pas parce qu'elle ne nous aimait pas. Parce qu'elle avait besoin de faire sa vie — ce qui est, en soi, le signe qu'on a bien fait notre travail.
Et maintenant ? Elle veut partir en vacances avec nous. Oui, elle profite de la voiture et de l’hébergement pour aller à la plage ! Et alors, nous on profite bien de sa présence, finalement, n’est-ce pas la même chose ?
Ce que j'ai appris, c'est que l'amour a plusieurs langues.
La langue de ma fille n'est pas la mienne. Elle ne passe pas par les mots doux ou les déclarations. Elle passe par la confiance, les repères, la certitude silencieuse que certaines personnes sont là — inconditionnellement.
J'aurais pu me blesser et m'arrĂŞter Ă "tu me sers Ă quelque chose."
J'ai choisi de comprendre. Et comprendre a tout changé.
C'est pour ça que j'écris ici. Pas pour donner des leçons sur l'autisme — je n'en suis pas experte. Mais parce que chaque fois que j'ai choisi de comprendre plutôt que de subir, quelque chose s'est ouvert. Et je me dis que tu as peut-être, toi aussi, des phrases qui t'ont blessé sans que tu aies eu le temps de les décoder.
Alors on cherche ensemble. Curieux, pas perdus. đź§
